"Vous ne vous êtes pas attaqués au bon gars. Je me battrai avec mon cerveau jusqu'à votre perte."

Jeudi 4 juillet, 5h30 du matin, boulevard Anspach à Bruxelles: Arno, étudiant à Saint-Louis, se fait agresser par des flics. Arrêté sans motif ni déposition, il sera relâché plusieurs dizaines de coups (et d'infractions à la loi) plus tard. Interview.

Tu as été victime de violences policières il y a quelques jours. Que s'est-il passé exactement?

Arno. Il était environ 5h30 du matin et nous étions près de l'Ancienne Belgique (ndlr: salle de concert dans le centre de Bruxelles) en train de rentrer de soirée avec deux amis après avoir fêté ma proclamation. Tout d'un coup, une bonne vingtaine de policiers sont arrivés de partout. Il avaient l'air énervés et agités. Visiblement, il s'agissait d'une intervention à cause d'une dispute entre deux personnes à propos d'un gsm. Je me suis retrouvé sur le chemin de l'un d'eux qui m'a du coup poussé violemment en hurlant : ''Pousse-toi connard!''. J'étais surpris et choqué, je lui ai rétorqué qu'il n'avait pas à agir de la sorte en tant qu'agent en fonction. Ca a provoqué sa colère et il a essayé de me donner un coup de pied. J'ai reculé de plusieurs mètres afin d'éviter le coup mais il y avait déjà plusieurs policiers qui s'étaient rués sur moi de derrière pour me mettre au sol. Une fois au sol, un barrage de policiers s'est créé autour de moi et ils m'ont rué de coups. Mes amis ont directement été mis de côté par d'autres agents de police. Ils m'ont mis sur le dos afin de me passer les menottes et un agent m'a étranglé. Je voyais des étoiles et j'a commencé à paniquer sérieusement car l'étranglement et les coups pris dans le ventre me coupaient la respiration. Puis j'ai repris enfin mon souffle lorsqu'il m'a lâché. J'ai hurlé de douleur et de peur.

Que s'est-il passé ensuite?

Arno. Une fois menotté, deux agents m'ont soulevé et m'ont jeté dans la voiture de police. L'agent qui m'avait poussé au début m'a encore frappé pendant le trajet. Quand j'ai demandé pour aller à l'hôpital et consulter un avocat (procédure obligatoire lors d'une arrestation), j'ai reçu trois gros coups de poings. Une fois arrivé au commissariat, l'agent, ou plutôt l'agresseur principal, m'a attaché à une chaise, les mains menottées derrière et m'a encore frappé en m'insultant et en m'accusant d'avoir mordu un collègue, ce qui était évidemment faux.

Il y a eu des témoins?

Cette scène s'est déroulée devant environ 8 à 10 autres agents qui me regardaient tous soit avec mépris, soit avec indifférence. Un moment donné, l'agent a détaché les menottes en me demandant de me défendre. C'était un prétexte pour légitimer leur violence. Je me suis seulement protégé, en lui faisant remarquer qu'un de nous deux était plus malin que l'autre. Ca a fait redoubler sa colère. Un deuxième agent m'a également frappé. C'est l'arrivée d'une deuxième voiture de police qui m'a sauvé, elle rentrait de l'intervention accompagné d'un des deux jeunes à l'origine de l'intervention. Celui-ci venait faire une déposition et les agents arrêtèrent de me maltraiter. Ils finirent par me laisser sortir sans même me faire signer de déposition. Il faut dire qu'il n'y avait rien à mettre sur leur rapport en ce qui concerne les raisons de mon arrestation que j'ai plutôt vécu comme une agression suivis d'un kidnapping et d'une torture. S'ils n'étaient pas assermentés, ils seraient déjà en prison...

Il y a bien dû y avoir une raison au départ pour te faire embarquer, non? 

Arno. Aucune raison, si ce n'est que je lui ai fait remarqué qu'il n'avait pas le droit de me pousser de la sorte. Moi aussi je pensais auparavant qu'il devait bien y avoir quelque chose qui expliquait les violences policières au départ, même si ça n'excuserait rien. Mais ce n'est vraiment pas le cas...

Une idée de l'identité de l'agresseur principal?
Arno. Aucune. Je suis capable de l'identifier et de le décrire en détail sans problème, mais ni son nom ni aucun matricule n'étaient visibles sur son uniforme.

Vas-tu entamer des poursuites?

Arno. Bien entendu, j'ai déjà porté plainte au Comité P (ndlr: la police des polices) et contacté un avocat. Je ferai tout pour faire valoir mes droits et que justice se fasse. Même si cela semble difficile dans ce pays de faire quelque chose contre des policiers, ils ont tout de même bafoué facilement une bonne quinzaine d'articles de loi, de notre constitution et de la convention des droits de l'homme que notre pays a signé et ratifié.

Quel message veux-tu faire passer à tous ceux qui n'ont jamais été confrontés à une telle agression?

Arno. J'aimerais qu'ils sachent, et c'est bien pour ça que j'essaye de contacter et sensibiliser la presse, que ce genre de bavure existe bel et bien. Je ne suis pas un cas isolé. Après l'agression, je me suis renseigné. J'ai entendu et lu plusieurs dizaines de témoignages ressemblant étrangement au mien. Il faut absolument que les gens se rendent compte qu'il est possible aujourd'hui dans notre pays de se faire agresser sans aucune raison, et j'insiste sur ce point, par des agents censés représenter l'ordre. Métier qui à la base fut crée pour permettre la sécurité des citoyens. Il est clair que la fonction de policier est absolument à redéfinir. En plus, c'était la première fois de ma vie que je me faisais tabasser, je n'attire d'habitude pas la violence.

Tu veux ajouter un dernier mot? 
Arno. Je suis étudiant en sociologie et également en communication, en gros j'étudie la société moderne. Je suis conscient depuis pas mal de temps, que notre système contient de plus en plus de dysfonctionnements. Aujourd'hui la violence, la soumission et la domination symbolique pèsent de plus en plus fort sur ceux qui ouvrent leurs yeux, qui cherchent à analyser ce qui se passe autour d'eux. L'envie et la surconsommation a tellement empoisonné le peuple que l'altérité semble avoir de moins en moins d'importance alors que pour vivre en communauté, le respect et le bien-être des autres est primordiale. La solution dépend de chacun de nous. Il faut se battre encore et encore pour rendre notre société plus juste et plus humaine. Et tant qu'il y aura des hommes pour aller dans cette direction, il y aura encore de l'espoir.

Plan d'action pour une police 101 Justice

Un fait isolé? Loin de là: Arno a été agressé par la police de Bruxelles-Ville, qui tombe sous la responsabilité du bourgmestre PS Freddy Thielemans. Celui-ci a couvert de précédentes violences policières, notamment envers des jeunes antifascistes en 2012. Thielemans utilise aussi abondamment les amendes SAC contre les manifestants

Plus largement, la Ligue des Droits de l'Homme dénonce une augmentation des violences policières. De fait, le nombre de plaintes déposées au Comité P, la "police des polices", grossit d’année en année : 2 219 plaintes en 2007, 2 339 en 2008, 2 401 en 2009, 2 459 en 2010, 2 688 en 2011. Et pour cause, les forces de police jouissent dans les faits d'une immunité presque totale. Selon un rapport de 2004 du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), sur 100 plaintes portées contre la police pour faits de violence, seules 3 aboutissent à une condamnation. De plus, 32 % des agents de police condamnés se voient accorder une peine avec sursis, contre seulement 4 à 5 % pour les simples citoyens. Il y a donc clairement une complaisance vis-à-vis de la violence policière, ancrée dans le fonctionnement même des institutions.

C'est donc en profondeur qu'il faut agir pour mettre fin à l'impunité de la violence policière, par:

  • des condamnations et sanctions claires contre les éléments violents au sein de la police, ces « pommes pourries » qui sont bien connues des jeunes et du comité P (le comité P est « la police des polices »);
  • la création d'une instance indépendante de la police, ce qui n'est pas le cas du comité P, et accessible à tous pour témoigner et porter plainte contre les violences policières. La procédure doit être simple, avec un numéro d'appel connu de tous;
  • l'installation de caméras dans les bureaux et voitures de police, et le droit pour tout un chacun de filmer les interventions;
  • l'inversion de la charge de la preuve: en cas de blessures, c'est aux flics de démontrer qu'ils ne pas maltraité le détenu.

Comac plaide également pour une formation sur nos droits face à la police dans le programme scolaire. Et réclame des agents de proximité, proche des jeunes, qui vivent dans le quartier où ils travaillent.

Tu es victime de violences verbales ou physiques de la part des forces de police? Pour recevoir de l'assistance, tu peux contacter Police Sans Injustice sur Facebook ou au 0489 101 900. Pour contribuer à rassembler les informations, dépose ton témoignage sur obspol.be, l'Observatoire des violences policières de la Ligue des Droits de l'Homme.